Rendre justice ? Olympe de Gouges
A l’initiative du Monde diplomatique, avec le soutien de l’Unesco et de la Région Ile de France, on célébrait Olympe de Gouges, vendredi 14 novembre ? l’Unesco et samedi 15 novembre ? Montreuil. Avec le souci de montrer que les idées de celle qui est aujourd’hui reconnue comme une grande figure de la Révolution, avant d’en être la victime – rappelons qu’elle fut guillotinée en 1793 – restent terriblement actuelles en ce début de XXIe siècle. Ci-après les quelques mots que j’ai adressés ce matin aux participants (80 % de femmes… le changement des mentalités, ça prend quand même beaucoup de temps, hein ?) du colloque ? Montreuil.
Mesdames, Messieurs, Chers amis,
Merci, sincèrement, de cette occasion de saluer la mémoire et l’héritage d’Olympe de Gouges.
La ville de Montreuil est fière de s’associer ? une telle manifestation. Certains ici le savent, il y a, dans le patrimoine de notre ville, un je ne sais quoi qui la rend plus accueillante ? celles et ceux ? qui l’Histoire n’a pas toujours rendu les honneurs.
Cette ville, dans sa mémoire la plus vive, reste de coeur avec celles et ceux qui ont su se battre pour des idées qui étaient les utopies improbables de leur temps, en se souciant davantage de regarder les autres ? hauteur d’homme – et de femme ! – que de la trace qu’eux-mêmes laisseraient dans l’Histoire.
Olympe de Gouges est de ces grandes figures que l’Histoire a longtemps négligées, presque oubliées. Il suffit d’ouvrir l’un de ces manuels scolaires des années 1920, 1930 ou 1940 – ces livres d’avant que les femmes ne conquièrent le droit de vote.
Ces livres qui édifiaient les légendes nationales, ces livres où se racontaient avec héroïsme les grands combats de la République. Ces manuels emplis de morceaux de bravoure, dont le récit n’était pas tant destiné ? enseigner l’Histoire qu’? forger la mythologie de la nation en armes. Des phrases comme celle-ci, que l’on trouve dans un manuel de 1946, dans un chapitre sur la Révolution : « Autant qu’une victoire nationale, Valmy était une victoire révolutionnaire ».
Voil? bien, je crois, l’une de ces grandes phrases exaltantes dont nous avons heureusement, depuis l’époque où les écoliers ne sont plus en blouse grise, appris ? discerner les ambiguités et les manques. Ces grands récits, ce courage, cette bravoure, ces honorables vertus soufflant dans les pages des manuels, ont exalté surtout la geste des hommes, rarement celle des femmes.
Cette manière de raconter l’histoire laissait, nécessairement, quelques trous dans la mémoire nationale.
Dans le manuel dont je vous parle, aux chapitres qui racontent la Révolution, on ne trouve aucune mention d’Olympe de Gouges. Mais on ne parle pas non plus de Toussaint Louverture, grand combattant de l’abolition de l’esclavage, et qui devint général de la République.
L’une et l’autre ont été, longtemps, très longtemps, des « oubliés de l’Histoire », selon la formule de Nicole Pellegrin dans le Monde Diplomatique. On n’en parlait pas, puisqu’il était admis qu’il n’y avait rien d’héroïque ? en dire, rien qui en le racontant pouvait nourrir le sentiment glorieux de la nation qui se construit, de l’Histoire bâtie par les grands hommes, par des héros.
Michelet lui-même dressait pourtant le portrait d’Olympe de Gouges dès sa grande « Histoire de la Révolution française », au mitan du siècle suivant. Oh, il ne lui trouvait pas toutes les qualités d’un homme, évidemment, et moquait volontiers son romantisme supposé, son inconstance, sa légéreté, traits de caractères féminins, comme chacun sait (!) : lorsqu’une femme fait l’Histoire, ce ne peut pas être par sa seule volonté mais au gré d’évènements qui ballotent sa fragile sensibilité…
Michelet pourtant écrivait aussi : « les femmes, dans leurs dévouements publics où elles bravent les partis, risquent bien plus que les hommes. » Et, parlant de ceux qui ont amené Olympe de Gouges ? l’échafaud : « C’était un odieux machiavélisme des barbares de ce temps de mettre la main sur celles dont l’héroïsme pouvait exciter l’enthousiasme, de les rendre ridicules par ces outrages que la brutalité inflige aisément ? un sexe faible ».
Michelet avait vu Olympe de Gouges, mais, durant des décennies encore, les écoliers de France ne connaîtront, comme seule femme digne de figurer dans l’histoire de la Révolution, que Charlotte Corday.
Les femmes, tiers-Etat dans le tiers-Etat, n’étaient rien dans l’ordre politique, et pas davantage dans celui de l’Histoire.
Nous n’en sommes plus l? aujourd’hui, votre travail pourra en témoigner. Encore que… La Déclaration des droits de la Femme et de la citoyenne n’a été, finalement, publiée en France dans sa version intégrale qu’en… 1986 ! C’est une dette que nous avons, tous et toutes, envers Benoite Groult, que je veux ici aussi vivement que sincèrement remercier.
Je ne veux pas être trop longue. Mais il faut tout de même citer quelques lignes d’un ouvrage collectif publié récemment et qui, ? travers le portrait de « 14 femmes » – c’est le titre de l’ouvrage – plaide « pour un féminisme pragmatique ». « L’émancipation, écrivent les auteures, n’est pas une totalité théorique que la pensée pourrait embrasser d’un coup d’un seul. Elle ne s’incarne, le plus souvent, que partiellement, provisoirement, ponctuellement, singulièrement, ici ou l? dans la vie de chaque femme. Toute femme mesure, un jour ou l’autre, les forces, les faiblesses, les impasses, les possibles liés, chevillés ? son sexe. »
Sans me lancer dans une controverse théorique, n’est-ce-pas ce que nous dit la vie d’Olympe de Gouges, sa vie concrète, la vie qui a toujours un talent supérieur ? la pensée, un art insaisissable d’ajuster les exigences et les possibilités, d’inventer au fur et ? mesure sa propre cohérence ?
Olympe de Gouges, féministe avant même que ne soit forgé le mot, est entrée finalement dans l’Histoire. Comme Toussaint Louverture…
Savoir que, parmi celles et ceux qui demandent qu’Olympe de Gouges reçoive les honneurs du Panthéon, on compte aujourd’hui, avec les associations féministes, les militants de la diversité et de la lutte contre les discriminations, les militants de la mémoire de l’esclavage, voil? quelque chose qui, je vous l’avoue, m’emplit d’espoir et d’enthousiasme.
Voil? ce que je veux aujourd’hui retenir d’Olympe de Gouges : militante ardente de l’émancipation des femmes en même temps qu’elle se battait pour l’émancipation de tous et toutes dans le genre humain, elle était déj? convaincue que la liberté ne se divise pas, que l’égalité ne se divise pas.
Elle nous a appris que le combat pour la liberté d’un seul, d’une seule, c’est le combat pour la liberté, la dignité, l’émancipation de tous et de toutes.
La radicalité de cette exigence-l? pourrait en remontrer ? bien des ministres, que ne gène pas, dans l’intitulé de leur ministère, le voisinage de l’identité nationale et du développement solidaire.
Elle est la preuve, enfin, que si nous voulons changer le monde, c’est aussi d’audace, d’ambition et d’imagination que nous avons besoin. Si nous voulons exister, exister pleinement, nous affranchir, échouer parfois mais sans accabler d’autres, les circonstances ou la pesanteur des choses, nous avons encore quelque chose ? apprendre d’Olympe de Gouges.
Votre travail en témoigne. D’avance, merci !